mar. 30 juin 2020 06:02
C'est au Jasper McCullough Gymnasium, sous le soleil déclinant de juin, qu'en pleine soirée entamée, James Callahan avait décidé de commencer sa campagne. Les militants radicaux du Parti Progressiste étaient ses alliés naturels, aussi il avait décidé de mener une opération séduction auprès de cet électorat étendu qui avait représenté pas moins de 70% des bulletins de vote lors du dernier scrutin. Puisque les progressistes de Fort Oak étaient des radicaux, ils seraient plus enclins à une démonstration scientifique et méthodique et donc à entendre les solutions radicales qui en découlaient. Il était naturellement l'héritier de Glassberg, mais sa méthode de réflexion proche de celles des vakéministes lui permettait d'être la synthèse, en même temps que la connaissance des limites de la fonction présidentielle, lui permettait une certaine retenue dans ce qu'il pouvait promettre et tenir, ce qui lui permettait de fédérer au de-là de ses rangs. Un Président, c'est une figure patriote qui connaît le pays et en donne ses orientations, ce n'est pas un crieur de tribunes, ni une flaque amorphe qui se laisse aller à toutes les compromissions. Il arriva sur scène sans pupitre, afin de pouvoir se mouvoir sur la scène du gymnasium et se rapprocher de ses partisans quand il le voulait. Il était arrivé tout simplement, en marchant à côté de la foule et en serrant leur main au passage.
Bonsoir ! Bonsoir à tous et merci d'être venus pour ce premier meeting, à Fort Oak pour parler des primaires et des enjeux de ces élections présidentielles. Car si vous ne l'aviez pas encore compris, je serais candidat aux primaires progressistes et je l'espère bien, aux élections présidentielles. Vous savez, c'est un grand honneur pour moi, qui étais il y a quelques jours un simple sénateur, et il y a quelques années, simple avocat, de pouvoir être ce soir devant vous, pour défendre un projet qui me dépasse et qui dépasse chacun de nous, mais qu'ensemble nous pourrons porter jusqu'à la President House et surtout à la Chambre des Représentants et au Sénat.
Il ne faut pas être dupe que ce n'est pas le siège de Président qui provoquera les réformes que je défends. Il ne suffit pas que je sois assis à la plus haute place de notre vaste nation pour que tout d'un coup, nous soyons progressistes en tout point. Les fesses d'un seul homme posées sur le plus beau siège de satin qu'on puisse confectionner ne sont pas les conditions élémentaires et fondamentales à la réalisation et à l'application concrète des volontés politiques de cet homme. Le Président de la Fédération-Unie n'est pas omnipotent, il ne possède pas les pleins-pouvoirs et j'en suis parfaitement conscient. Des candidats et force présidents n'ont pas été clairs à ce sujet et se sont permis de promettre bien plus que ce qu'ils pouvaient réellement faire, McCarthy n'a pas réalisé toutes ses promesses, principalement parce qu'il n'était pas en capacité de les réaliser dans leur entièreté, il n'est pas dans l'ensemble des pouvoirs. Aussi, je souhaite être clair dès le début, je ne vous promettrais pas d'atteindre la Lune et d'en faire une colonie galactique comme le promet certains de mes concurrents, je ne vous promettrais guère de rendre sa grandeur à notre Nation ou d'instaurer le règne de la loi et de l'ordre. Durant ma campagne, je soulèverais les points importants de notre système et j'y répondrais dialectiquement par la résolution qu'il faudrait y apporter et que je défendrais en qualité de premier homme de notre République. Je ne suis pas un aguicheur de foule, je n'aime pas les grands idées, ni les grands sentiments. Je ne suis pas non plus un con promis à la compromission, j'ai des idées et je les défendrais autant que faire se peut. Une des critiques que je peux faire aux conservateurs est de ne pas avoir suffisamment défendu leurs idées dans une Chambre des Représentants à majorité progressiste. Si je suis élu Président de la République mais que la Chambre des Représentants s'avère être conservatrice, je ne renoncerais pas à appliquer mon programme. Bien sûr, il faudra faire des compromis plus étendus. Avec une majorité progressiste, nous n'aurions dû faire des compromis qu'avec la réalité et son évolution. Avec une majorité conservatrice, il faudra faire des compromis avec la réalité et un parti, au nôtre différent. En déclarant sur Chirper, le 29 mai 175 : "Force est de constater que la majorité progressiste à la Chambre des Représentants a brillé par son absence et que les conservateurs n'ont pu mettre en oeuvre les réformes nécessaires, faute de sièges suffisants", il me semble que le Président McCarthy avait fait montre d'un aveu de faiblesse en disant clairement qu'il était incapable de compromis et que la minorité conservatrice ne voyait pas chez la majorité progressiste un bon sens suffisant pour approuver des réformes "nécessaires". C'est un double aveu de faiblesse : C'est à la fois un aveu de son manque de compétence au compromis, et dans le même temps un aveu de la façon méprisante dont on regarde ses adversaires politiques.
Erreur de communication ou manque de compétences dans le gouvernement du pays, je ne saurais dire quel mal a exactement touché notre Président mais une chose est sûre et certaine, il a failli et manqué à sa tâche en suivant un chemin d'agressivité plutôt que de compromis, de renoncement au pragmatisme, un chemin qu'il ne convient pas de suivre. J'entends déjà les critiques que l'on me fera, sur cette terre où l'aile radicale avait rassemblée sept progressistes sur dix lors des dernières primaires présidentielles : Pourquoi parler de compromis, chez des radicaux ? Serais-je aussi mauvais charpentier que mauvais planificateur politique ? Ou aurais-je mélanger mes discours ? Pas le moins du monde, rassurez-vous, j'ai encore toute ma tête. Cependant, il ne m'est pas concevable, par honnêteté, d'aborder un programme radical, des propositions radicales et de donner des avis sans avoir présenté le cadre d'application de ces idées, mesures et propositions. Parce que tous les programmes de McCarthy à Tillman, ne peuvent être que les principes qui s'inscriront dans un contexte particulier. Aussi, il me semble nécessaire de dire que mes idées ne s'appliqueront pas forcément entièrement, que ce que je propose, je n'aurais pas nécessairement tous les moyens de les exécuter et qu'en ce sens, il faudra connaître le compromis, mais sans connaître la compromission. Comment est-ce que je place l'équilibre entre le compromis et la compromission ? Je dirais que le bon équilibre se trouve au moment où l'on avance constamment dans le bon sens, peut-être moins vite que l'on ne le voudrait, peut-être en prenant pour un temps un chemin détourné, mais que l'avancement et la progression se font et s'exécutent à chaque instant. Voilà ce qui mènera mon mandat, cette volonté et cette application d'avancée constante. Il en résultera peut-être une application moins radicale que le programme que j'ai formulé. C'est fort probable, mais ce sera toujours un chemin supplémentaire parcouru, ce seront toujours de pas nouveaux et sans cesse perpétués vers notre objectif. Ainsi, en m'adressant à vous, je m'adresse à vos espoirs mais surtout à votre pragmatisme. Je vous dis : ne désespérez pas de languir d'attendre, si vous avez des élus progressistes radicaux dont le programme n'est toujours pas fini d'appliquer, ne vous dites pas forcément que les extrêmes sont inapplicables et qu'il faut aller au centre, ne pensez pas que tout est foutu. Il faut laisser le temps au temps. Regardez vers où mènent les pas, si en effet, ils suivent d'autres chemins, détournez-vous en, mais s'ils tracent et pavent méthodiquement, lentement, opiniâtrement mais sûrement le chemin qui mène là où votre coeur et votre raison balancent alors continuez à le soutenir, participez à son élaboration, à son suivi, activez les forces nécessaires à la mise en marche des moteurs de l'idéal que vous défendez.
Aujourd'hui, outre cette introduction au radicalisme, outre la défense de nos idées à long terme, outre ces mots qui voulaient détourner mes concitoyens des velléités à court terme et des idéaux sans suite pour les inviter à voir plus haut que l'horizon, je voulais aborder quelques sujets qui m'apparaissent d'une ardente actualité et que j'ai déjà introduit lors de ma première interview suivant ma candidature, que vous avez peut-être vue d'ailleurs. Dans celle-ci je parlais de mon patriotisme qui différait considérablement de celui de Monsieur McCarthy. J'y expliquais en quoi j'étais patriote en vue des capacités de mon pays, j'étais fier d'appartenir à ce pays qui avait l'opportunité de devenir un leader du monde libre pour l'égalité des hommes et des femmes, pour la tolérance, la modération et la réflexion, j'étais fier d'être né sur le sol de ce qui pouvait être le phare du monde connu. Cependant que Monsieur McCarthy comme bien d'autres n'avaient le patriotisme qu'en aveuglement, par un certain romantisme. Il faut les entendre et bien les entendre quand ils parlent de leur pays, on y découvrira des vallons jalonnés de héros rivalisant de grandeur à qui mieux mieux, des paysages à la superbe inégalable, une vaste contrée de génies et de perfection, des souvenirs de sincérité, d'amitié et de chaleureuses forces à tout coin de rue. C'est à chaque occasion un spectacle de vertu et de grandiloquence où la beauté prosaïque se mêle aux volontés politiques dans un fleuve lexical auquel la raison est toute entière étrangère. En choisissant de parler de leur monde, non comme il est, mais comme ils le ressentent, ces romantiques politiques marchent sur leur coeur. Ils rampent en d'autres mots. Et non contents de voir le monde par leur coeur et non en en estimant le sol avec les pieds, en en estimant l'air avec le nez, et en en estimant les paysages avec les yeux, non contents d'être sentimentalistes, là où le regard scientifique et juste impose d'être matérialiste, ils font découler de ce qui leur semble être, ce qu'il devrait être. Outre que ce type de raisonnement est ce qu'on appelle un biais de statut quo et c'est une erreur de logique. D'une première erreur d'appréciation que l'on nomme "perception sélective" en cognition, ils raisonnent en commettant une erreur de raisonnement. Ce n'est pas vers là que je veux tendre, si je deviens Président et que je deviens responsable de l'action nationale, ni ma vision actuelle, ni la leur ne me conviendront. Il faudra que je sois fier de mon pays pour ce qu'il est devenu, pour ce qu'il a fait. Et pour pouvoir en être fier, il faut que ses réalisations soient efficaces. Quand on fait de la politique, les sentiments, ni les intentions ne comptent dans la balance de l'efficacité. La seule chose qui permet de savoir d'avance si, notre action sera récompensée des résultats escomptés c'est de connaître nos domaines d'intervention, leurs mécanismes, etc.
Prenons par exemple l'école. Pour améliorer les résultats d'une part, les conservateurs proposent de conditionner les bourses et aides sociales à la réussite scolaire et de développer la concurrence et l'esprit de compétition. Ce sont les principales propositions d'un parti idéaliste et sentimentaliste. Nous devons lors de ces présidentielles leur opposer un candidat matérialiste, de la raison, scientifique. Ma proposition, c'est au contraire d'augmenter les aides sociales des familles, de valoriser les élèves en leur soumettant des tests de capacité positifs et de redonner à l'école un contexte de coopération. Pourquoi ces trois propositions ? Elles ne sortent pas de nulle part ! Premièrement, il a été prouvé que la première raison d'échec scolaire pour plus d'un cas sur deux est lié à des motifs économiques, donc conditionner un facteur d'échec à des résultats passés est une très mauvaise idée. Cela signifierait qu'à la première faute d'un élève pauvre, il serait sanctionné de 50% de ses chances de réussir ses études. La proposition des conservateurs est donc délétère, la mienne est plus raisonnable. Je ne déments pas les propositions de mes adversaires par des sentiments qu'une famille pauvres avec des aides sociales me paraît un contexte plus propices à l'étude qu'une famille pauvre sans, mais par les statistiques, par les faits, par la science. Je crois que c'est cela qu'il faut opposer aux conservateurs et non un autre homme de sentiments et d'idées, sinon le débat idéologique se résumera à deux personnes qui discutent de ce que leur fait ressentir le monde et ce débat sera aussi intéressant et déterminant pour notre pays que deux personnes qui donneraient leur ressenti sur le goût d'un gâteau. Contrairement si un choix invoque et nécessite votre confiance, et un bulletin est un de ceux-ci, c'est avec la science qu'il faut vous concilier. Pas avec vos sentiments ou ce que vous ressentez. Ma deuxième proposition portait sur une valorisation des élèves avec des tests aux résultats constamment positifs et bienveillants, c'est à dire qu'on ne va pas faire passer des épreuves notées, ni des quantifications de quotient intellectuel. Le fait est de donner des résultats encourageants pour tous les élèves, en leur donnant des avis cependant personnalisés, individualisés et appropriés, tout en maintenant au cours des années, un lien social avec le professeur, des échanges enthousiastes, l'autonomie des élèves et des objectifs raisonnablement fixés. D'où me viennent ces idées ? Il y a ce qu'on appelle l'effet d'autoréalisation prophétique (IRL : Effet de Rosenthal et Jacobson et effet de Golem) qui est un effet provoqué par les préjugés que l'on et que l'on applique par effet de Halo à des individus et cela va déterminer leurs actions vers les attentes que l'on avait d'eux. En somme, prenez un élève, dite lui qu'il est capable de faire de grandes études, il aura plus de chances d'en faire que si vous ne le lui aviez pas dit. Il a été prouvé que cet effet joue un rôle crucial chez les élèves car seuls ceux qui reçoivent une intervention pédagogique positive ont vu augmenté leur estime de soi, leur motivation intrinsèque, les notes qu'ils obtiennent. En sommes les perspectives d'avenir que chaque élève se donne et les résultats scolaires qu'il obtient sont intimement liés à cet effet. Appliquer une politique éducative sans le connaître, c'est couvrir d'incertitude et d'approximation, les résultats de cette politique. En dépréciant les universités pauvres et leurs professeurs, cela déprécie par voie de conséquence les élèves et cela empêche leur progression. Ce sont alors uniquement les plus riches lycées, collèges et écoles qui sont dotés des professeurs largement formés à la question et qui augmentent les niveaux des élèves aux parents les plus riches, un niveau de motivation, de perspective, d'estime de soi et de résultats scolaires, déjà supérieur à celui des élèves les plus pauvres. Ces augmentations se chiffrent en vingtaine de pourcentages que n'ont pas les élèves démunis, qui eux ont un effet inverse de même ampleur, ce qui creuse d'autant l'écart et contribue à polariser le pays entre des très riches et des très pauvres. L'ascenseur social n'en est que plus grippé. Cet effet est d'autant plus pervers, qu'il est inconsciemment réalisé. Un professeur très sincère et très attentionné voulant donner des exercices plus difficiles à ceux qui réussissent mieux et plus simples à ceux qui réussissent moins, mettra en oeuvre cet effet pour accroître les capacités du bon élève et réduire celles du moins efficace. Et ce, en croyant faire tout bonnement l'inverse.
Ce sont les sciences qui nous apprennent que de multiples contre-intuitions poussent les idéalistes et les sentimentalistes à prendre de mauvaises décisions.Je pourrais vous parler du biais du survivant qui pousse à nous améliorer, là où nous sommes déjà meilleur. Lors d'une guerre si tous les avions qui nous reviennent sont touchés à l'aile gauche, naturellement, il nous viendra à l'idée de blinder l'aile gauche puisqu'on a l'impression que les tirs ennemis ne touchent que cette partie. Mais en réalité, il faudrait plutôt renforcer l'aile droite puisque aucun avion qui n'est revenu n'a été touché à l'aile droite, cela signifie peut-être que c'est en étant touché à l'aile droite que les avions s'écrasent. Ou peut-être faut-il blinder le réservoir à carburant qui, touché, explose et fait s'écraser l'avion. Mais la première idée que l'on a pu avoir, celle qui était intuitive, qui nous a été donné par nos sentiments et l'idée avec laquelle on se représentait le monde était totalement fausse mais contre-intuitive. Il faut se méfier de ces contre-intuitions et le programme politique qui est défendu par un appel aux sentiments et dépourvu de tout fondement scientifique doit être regardé à deux fois et comparé attentivement aux autres. Le programme qui se fonde sur la science est tout-puissant parce qu'il est vrai. Et face aux conservateurs, je voudrais que les progressistes puissent proposer un programme tout-puissant, c'est à dire, un programme vrai.
Appliquons maintenant cela à l'économie.
Je voudrais rappeler que notre pays est fait d'hommes et de femmes qui ont élevé un modèle démocratique là où siégeait la tyrannie. Qui ont élevé des gratte-ciels, là où siégeaient de basses constructions. Qui ont travaillé jusqu'à produire substantiellement, là où siégeait le manque, la famine et l'insuffisance. Qui ont bâti des réserves et des surplus, là où siégeait l'aléatoire de chaque année, pour s'en protéger et bâtir une sécurité alimentaire générale. Cependant toutes ces avancées n'ont été bâtie que par l'unique moyen de leur construction qui est malheureusement très inégalitaire. Le moteur du capitalisme qui a permis tout ceci n'est rien d'autre que l'accumulation de valeur. La valeur découlant du travail, il a fallu que le fruit du travail des masses fut aliéné par des élites pour qu'elles s'en servent afin de l'investir dans le développement général. Ce fut un mal qui cause de terribles inégalités et bien des souffrances aux peuples exploités de Fédération-Unie ; des communautés entières ont été utilisées pour accroître l'accumulation de valeur et pour développer notre pays. Bien souvent ce fut tristement nécessaire, parfois il y eut des exploitations qui n'auraient pas dû avoir lieu. C'est sans doute dur à entendre de la bouche d'un progressiste mais la seule manière dont nous pouvons envisager le développement d'une société comme la nôtre, le seul passage par l'industrialisation doit se faire au dépens de travailleurs. Parfois il s'agira de tous les travailleurs, parfois seulement de certains travailleurs. Au Sunyixian, la transition industrielle qui est en train de se terminer se fait sur le dos des habitants des campagnes qui travaillent en ville et qui dans la culture sunyixianaise forment une classe particulière, que nous, nous ne distinguons pas particulièrement des autres ouvriers. En Ostaria, la transition industrielle a été accomplie sur le dos de la paysannerie et des ouvriers des mines et des usines. Dans l'Empire Srave, ce sont les ouvriers uniquement qui ont pâti de l'industrialisation, tandis que le système de servage accomplissait un développement agricole -qui n'était pas industriel- en faisant peser ce développement sur les paysans. En Fédération-Unie, nous aussi avons fait peser notre développement sur des travailleurs. Comme l'ensemble des sociétés que j'ai nommé, nous n'avons pas fait peser équitablement notre développement sur tout le monde et il y avait des travailleurs et des capitalistes. Les uns étant dépossédés d'une partie de la valeur qu'ils ont produit et les autres accaparant plus de valeur qu'ils n'en produisent. Matériellement, aucune de nos sociétés ne peut se développer industriellement sans exploitation et sans inégalité. Je ne vais pas développer tellement plus, car je ne fais pas une conférence sur l'industrialisation de nos pays mais, le capitalisme, qui est le seul moteur industriel que nous connaissons, a besoin de l'expression de la valeur sous forme monétaire stable pour permettre l'accumulation, or cette valeur est inégalement répartie de sorte qu'à moins de mettre en place un système planifié très développé, il est impossible de répartir également les fruits du travail collectif. De plus, ce système planifié nécessite bien souvent des outils et de la logistique industrielles, qui ne sont pas encore acquis par ces sociétés en cours d'industrialisation.
Mais aujourd'hui, aujourd'hui que nous avons dépassé ce stade où l'inégalité était inévitable. Désormais que nous sommes logistiquement et industriellement avancés, nous pouvons nous permettre une égalitarisation de la société qui favorisera son développement, cependant tout cela devra se faire collectivement, contrairement aux périodes précédentes où il fallait une dose d'inégalité ; ce n'était pas la meilleure solution absolue de se développer mais la meilleure applicable. Vous allez sans doute penser que c'est contre-intuitif et les moins formés à ces questions d'entre-vous, penseront que je dis n'importe quoi : Pourquoi alors qu'il fallait que ce soient des capitalistes qui mènent l'investissement et le développement avant, il faudrait désormais que tout cela s'organise globalement ? Ma réponse ne sera pas bien compliquée à comprendre : parce qu'individuellement, nous sommes moins forts qu'ensemble. Si la volonté de son enrichissement personnel fut la seule solution possible au développement industriel alors qu'on partait d'un contexte contemporain (au sens historique) aujourd'hui, on observe que ce n'est plus du tout la bonne manière de poursuivre notre développement. Je vais prendre un exemple tout bête. Dans notre système actuel, le développement se fonde sur la concurrence et dans le régime de concurrence, il faut être relativement meilleur. Relativement à son adversaire. Si on est pire que lui trop longtemps, alors les investissements se tarissent et vous avez perdu la partie. Ce qui implique des décisions à court terme et non à long terme, la financiarisation des entreprises et la robotisation de cette économie financière dans laquelle des millions de ventes et d'achats peuvent se réaliser automatiquement en un clignement d'oeil ont considérablement participé à cette réduction de la visée de notre développement. Qu'advient-il alors ? Chaque acteur se livre à une concurrence à court terme et le développement se résume au dépassement d'un acteur par un autre ou par la distanciation d'un tel par rapport à un tiers. Jamais le développement n'est pensé à grande échelle face à des problématiques. Très concrètement, en société capitaliste, la concurrence des uns avec les autres, d'un point de vue individuel pousse chacun à investir plus dans la technologie, ce qui augmente pendant un temps la productivité relative d'une entreprise dont le taux de profit augmente. Mais quand chacun de ses concurrents en arrive à la même productivité, alors les productions en nombre supérieur sont dévalorisées -c'est la loi de l'offre et de la demande- et les taux de profits généraux sont réduits.
L'ajoute que j'aimerais faire à ce que j'ai dit dans mon interview c'est que si on regarde la société globalement et qu'on oublie la concurrence alors on observe que pour inverser la tendance de baisse tendancielle du taux de profit, alors il faut augmenter la valeur du travail, en somme, si le salaire minimal augmente de manière à ce que le travail représente un capital croissant face au capital des matériaux et des objets, alors on obtient une augmentation tendancielle du taux de profit, c'est ce que j'ai proposé par la loi sur la salaire minimal fédéral et son indexation sur l'indice de productivité. La valorisation du capital variable peut permettre de donner un nouvel élan à l'économie fédérée. C'est un plan à la fois de relance de la consommation et donc de la production et de l'emploi que je propose d'une part, mais aussi et dans le même temps, un plan de développement pour parvenir à dépasser les problèmes de notre époque, qui sont des problèmes environnementaux, sociaux et j'en passe.
Contrairement à d'autres radicaux, je ne souhaite pas déposséder, ni fonder mon action sur l'expropriation des possédants, mais sur la création de richesses qui seront distribuées à ceux qui n'en ont pas pour l'émergence d'une société égalitaire qui se bâtisse par le bas et monte. Je ne veux pas d'une société qui aille vers le bas, mais d'une société d'aisance. Certains me feront remarquer que la surpopulation n'étant pas un problème mais que c'est la surconsommation des plus riches qui crée le désastre écologique et alimentaire -ils me diront cela en se basant sur le constat que si on consommait tous comme un Boukakhstanais, on ne consommerait jamais plus de ressources que la planète ne peut en produire- alors qu'augmenter le niveau général des vies fera augmenter ces saccages endémiques à notre consumérisme industriel. Je leur réponds très simplement que j'ai dit que je développerais notre société jusqu'à l'aisance, pas jusqu'à la surconsommation. Et les plus riches qui consomment trop devront réduire leur train de vie, mais je ne les exproprierais pas, je ne leur volerais rien. Il y a un effort collectif à fournir et je veux être le Président qui garantira l'équité de cet effort.
Les riches ont trop et les pauvres n'ont pas assez, il y aura donc une évolution positive et rapide des conditions de vie et de travail des couches populaires et modestes, et une stabilisation ou une légère baisse du niveau de vie des couches les plus aisées. Selon le principe que les problèmes de chacun sont les problèmes de tous, alors il faudra une participation universelle et équitable. Le Sénateur Glassberg, Président démocratique puisqu'il a reçu la majorité des votes lors des dernières élections présidentielles et si la Fédération-Unie eut été un pays de démocratie directe, il eût été notre Président, disait que ce n'était pas normal que sur 100 personnes, il y en ait 99 qui travaillent dont 30 dans l'insuffisance. Il a soulevé le point le plus crucial de tous les constats économiques fédérés et internationaux : il existe une classe de travailleurs dont le travail ne paie plus son homme. Que ce soit 30% comme semblait le dire Glassberg, ou 10% comme il me semble plutôt, cela ne change pas grand-chose. Le fait objectif c'est qu'à l'heure où le travail permet de produire plus que ce que nos besoins exigent, il demeure une classe surexploitée, c'est à dire dont le taux d'exploitation (ou taux de plus-value) est tel qu'il ne laisse plus au travailleur une part de la valeur produite par son propre travail, équivalente à la valeur minimale à la reconstitution de sa force productive. Cela va de pair avec le problème écologique ce qui m'amène à penser et je ne suis pas le seul, que nous sommes entrés dans une ère historique de surexploitation. Une sorte de phase supérieure et dégénérée du capitalisme dans laquelle l'exploitation environnementale dépasse les capacités de régénération de la nature et dans laquelle l'exploitation sociale dépasse les capacités de régénération de l'humanité. On va donc arriver à un épuisement généralisé des ressources naturelles et de la force de travail, ce qui mènera soit à une révolution violente, soit à un dépérissement biologique des espèces et une extinction de masse. Quoiqu'il en soit, si nous ne faisons rien pour endiguer cette tendance, nous allons droit vers une rupture violente de l'Histoire. Ce que je vous propose, sans être alarmiste, c'est de prendre les choses en main et d'agir efficacement sur les potentielles causes de cette rupture afin qu'elle n'ait pas lieu. Nous réduirons notre impact écologique, nous réduirons l'exploitation des uns par les autres afin de mener notre système national vers une nouvelle phase qui respecte la nature et l'humain.
Je vais tout de suite finir mon discours car, comme je vous l'avais annoncé, je ne dis mes sentiments, je ne donne pas mes émotions ou mes idées transcendantales mais seulement des faits et mécanismes scientifiques et je vous propose des décisions qui relève de la substitution de causalité, et vous démontre comment le changement d'une cause mène à un changement de conséquence. Je ne peux pas tenir une foule en haleine pendant des heures avec ce genre de discours, c'est ce qui me pousse à m'arrêter mais je sais que vous avez compris certaines choses ce soir et notamment qu'il n'y a qu'un candidat aux primaires progressistes qui défende l'objectivité de la science et propose des solutions prouvées par l'exactitude et dont les conséquences sont prévisibles et heureuses.
Vive la Fédération-Unie ! Vive la République !
En quittant la salle, James descendit de son estrade puis s'en alla serrer des mains dans le couloir aménagé par lequel il était entré, tout en discutant un peu plus longuement avec des gens derrière la barrière qui le séparait de ceux-ci, pour des questions de sécurité évidentes. Puis il s'en alla après ce très (trop ?) long discours.