jeu. 25 juin 2020 05:40
Dans le grand parc, alors qu'il se promenait dans le matin frais, un journaliste vint l'interviewer, pour lui parler de sa candidature et de quelques autes choses. James fut ravi de pouvoir commencer ainsi sa campagne par un entretien préliminaire où il pourrait répondre à des questions directes, devant tout un chacun, des gens ne tardèrent pas à arriver et à l'écouter parler, tout en filmant pour diffuser l'interview, même si celle-ci allait être retransmise et rediffusée par le mass-media devant lui. Il fut très content de pouvoir répondre très calmement et patiemment à toutes les questions.
Journaliste : Monsieur Callahan, pourquoi êtes-vous candidat aux primaires des élections présidentielles du Parti Progressiste ?
James Callahan : D'une part, parce que je ne suis pas candidat aux primaires du Parti Conservateur. Et d'autre part, pour les gagner.
Journaliste : Très bien, mais qu'est-ce qui vous a motivé à déposer cette candidature ?
James Callahan : Il m'a suffit d'ouvrir les yeux trois fois. La première fois, j'ai vu la misère, j'ai vu l'impérialisme, j'ai vu l'absentéisme de notre Cabinet, j'ai vu bien des choses que j'aurais préféré ne pas voir, surtout chez la première puissance mondiale, mais on m'a dit que McCarthy changerait les choses sans dogmatisme. La seconde fois, j'ai revu les mêmes choses et McCarthy avec les profiteurs. La troisième fois, je me suis retourné vers mon camp et je n'y ai pas vu une seule personne qui puisse répondre aux problèmes qui ne se faisaient que plus présents de jour en jour. J'estime avoir suffisamment fermé les yeux, deux fois ont été suffisantes, à plus ce serait de l'attentisme, à moins ce serait de la velléité, et j'estime que notre pays pour demeurer la république fière et qui possède des raisons de l'être.
Journaliste : Vous n'êtes plus fier de la Fédération-Unie depuis qu'elle est gouvernée par McCarthy ?
James Callahan : Disons simplement que la Fédération-Unie McCarthiste a des raisons d'être fière, que la raison ignore.
Journaliste : Quel est votre programme ?
James Callahan : Vous savez, mon oncle Jasper est un économiste qui étudie les lois qui régissent notre système économique, il m'a appris qu'il fallait mieux connaître la machine dont on voulait changer l'engrenage avant de se jeter sur la boîte à outils. Je suis par ailleurs, époustouflé de voir, d'entendre et de lire des gens qui sortent toujours les mêmes outils sans connaître la machine et sans connaître le dysfonctionnement. Je ne serai pas de ceux-là. J'ai donc rédigé un programme fondé sur la science économique et qui connaîtra nécessairement des adaptions selon le contexte, qui changera nécessairement, selon les événements, c'est à dire les éléments exogènes au système étudié, de façon à ce qu'une solution puisse être apportée quel que soit la situation à laquelle nous ayons à faire face. Et si vous vous demandez toujours quelles seront les grandes lignes de mon programme, alors demandez-vous simplement là où nous pouvons améliorer les choses. Pas en jouant aux apprentis sorciers et en voulant trouver des remèdes nouveaux ou futuristes, juste en s'inspirant, en retranscrivant et adaptant les solutions déjà existantes à notre contexte. Pour y arriver, il faudra faire chuter des préjugés et des croyances vaines.
Journaliste : Par exemple ?
James Callahan : L'idée selon laquelle une plus forte taxation réduit la croissance, ou celle selon laquelle plus de protection sociale, c'est moins d'emploi. Des instituts fédérés ont fait des études très sérieuses à ce sujet et tout concorde à dire que ces idées sont scientifiquement fausses. Or, la science est toute-puissante parce qu'elle est vraie. Au contraire, il semblerait que plus on taxe pour redistribuer et réduire l'inégalité inhérente au capitalisme entre ceux qui accumulent et ceux qui sont exploités et plus la croissance est forte et soutenue. Je précise que bien qu'il prenne aujourd'hui une connotation particulière, je n'emploie le terme "exploité" que dans une logique purement scientifique, comme on n'appelle pas un atome, une particule. Et donc taxer plus, pour redistribuer plus sera une de mes solutions qui augmentera mécaniquement notre croissance.
Journaliste : Comment expliquez-vous cela ?
James Callahan : Que taxer plus, permet d'augmenter la croissance ? C'est assez contre-intuitif et cela va contre des dogmes bien établis, mais, si on laisse chacun faire en sorte de gagner le plus possible et de produire un maximum, il arrive nécessairement que la situation empire. Les moyens individuels d'augmenter sa prospérité relève d'une augmentation relative par rapport au concurrent. Cependant, sitôt que tous les concurrents ont récupéré leur retard, l'ensemble des augmentations relatives de la richesse forment une augmentation absolue qui est moins importante que si l'augmentation absolue avait été envisagée collectivement. C'est une cause profonde et mécanique des crises. L'erreur de certains aura été de penser qu'il ne fallait corriger l'économie que lorsque ces causes sont la source de problèmes importants c'est à dire les crises qui sont l'accumulation de ces différences entre gains relatifs additionnés et gains absolus ; alors que si on corrige immédiatement les injustices et qu'on rationalise le système productif, d'une part, on évite les crises, c'est à dire le stade suprême de dérèglement de la machine, et d'autre part, on parvient quotidiennement à de meilleurs résultats.
Journaliste : Sur la question internationale, on ne vous a pas entendu ?
James Callahan : J'aurais l'occasion d'en reparler, mais ce que je peux vous dire c'est que Monsieur McCarthy a été semblable à lui-même et n'a pas su correctement réagir. Il a mis en place une solution très capitaliste qui cherche à maximiser les gains relatifs et qui s'accompagnera mécaniquement d'une réduction des gains absolus. Et d'une crise qui sera provoquée sous peu pour Narois ; pour nous, il s'agira d'une croissance relative de l'économie qui se concrétisera pas une baisse des coûts de matériaux ou de machines-outils, sous-traitées à Narois. Pour Narois, ça sera une double crise. Une crise relative d'abord puis une crise absolue, c'est à dire un appauvrissement général de la population laborieuse. Il s'agira d'une opération de dévaluation du capital constant de nos entreprises par la dévaluation du capital variable de leurs entreprises. L'ouverture aux capitaux fédérés va réduire la valeur du travail des Naroisiens. On appelle cela la sous-traitance ou l'impérialisme. Si un Président neuf ne fait pas immédiatement marche arrière, alors nous assisterons à la transformation d'un pays en voie de développement à un pays du tiers-monde. C'est une bien affreuse image que nous aurons à offrir au monde.
Journaliste : Pourtant le Président McCarthy s'est félicité de son action.
James Callahan : Bien entendu, il n'allait pas dire du mal de ce qu'il fait, notamment car il en a peu fait et surtout en période pré-électorale. En fait, je ne sais même pas si Monsieur McCarthy a vraiment conscience des conséquences de ses actes. Il ne voit pas le monde comme la science le voit, son patriotisme relève d'un aveuglement.
Quand Monsieur McCarthy ou tout autre politicien parle de son pays, il verse dans le sentimentalisme et non dans le matérialisme. Il se fonde sur ce qu'il ressent, non ce qu'il voit, ni sur la réalité observable, c'est à dire la science. Comme la dialectique qui marchât sur la tête et que l'on dût remettre sur ses pieds, le patriotisme doit être remis droitement. Actuellement McCarthy, en se voulant patriote d'un certain genre, en se voulant être un patriote par sentiment, marche sur le cœur. En d'autres termes, c'est ce qu'on appelle ramper. Et quand le Président rampe, c'est le pays qui est au sol, et les puissants, les élites qui en piétinent le dos. J'attends, comme tous mes compatriotes, d'un président qu'il soit droit et fermement posé sur ses pieds, debout, pour défendre sa patrie. Et comme une grande partie de mes compatriotes, ce n'est plus McCarthy qui inspire cette posture.
Puis les deux interlocuteurs s'échangèrent quelques politesses avant de saluer, sous le regard, l'écoute et les téléphones attentifs de quelques passants, qui ne voyaient pas tous les jours un candidat aux primaires progressistes. D'autant qu'il était assez de l'aile radicale de Glassberg pour que quelques individus le connaissent et l'apprécient. Il salua quelques personnes puis s'en retourna.